Erik Orsenna ou la réconciliation avec la grammaire française

«Les mots dormaient.
Ils s’étaient posés sur les branches des arbres et ne bougeaient plus. Nous marchions doucement sur le sable pour ne pas les réveiller. Bêtement, je tendais l’oreille : j’aurai tant voulu surprendre leurs rêves. J’aimerais tellement savoir ce qu’il se passe dans la tête des mots. Bien sûr, je n’entendais rien. Rien que le grondement sourd du ressac, là-bas, derrière la colline. Et un vent léger. Peut-être seulement le souffle de la planète Terre avançant dans la nuit. Nous approchions d’un bâtiment qu’éclairait mal une croix rouge tremblotante.
– Voici l’hôpital, murmura Monsieur Henri.
Je frissonnai. L’hôpital ? Un hôpital pour les mots ? Je n’arrivais pas à y croire. La honte m’envahit. Quelque chose me disait que, leurs souffrances nous en étions, nous les humains, responsables. Vous savez, comme ces Indiens d’Amérique morts de maladies apportées par les conquérants européens.
Il n’y a pas d’accueil ni d’infirmiers dans un hôpital de mots. Les couloirs étaient vides. Seules nous guidaient les lueurs bleues des veilleuses. Malgré nos précautions, nos semelles couinaient sur le sol. Comme en réponse, un bruit très faible se fit entendre. Par deux fois. Un gémissement très doux. Il passait sous l’une des portes, telle une lettre qu’on glisse discrètement, pour ne pas déranger. Monsieur Henri me jeta un bref regard et décida d’entrer.
Elle était là, immobile sur son lit, la petite phrase bien connue, trop connue :
                                                                                       Je – t’ – aime
Trois mots maigres et pâles, si pâles. Les sept lettres ressortaient à peine sur la blancheur des draps. Trois mots reliés chacun par un tuyau de plastique à un bocal plein de liquide. Il me sembla qu’elle nous souriait, la petite phrase. Il me sembla qu’elle nous parlait :
– Je suis un peu fatiguée. Il paraît que j’ai trop travaillé. Il faut que je me repose.
– Allons, allons, Je t’aime, lui répondit Monsieur Henri, je te connais. Depuis le temps que tu existes. Tu es solide. quelques jours de repos et tu seras sur pied.
Il la berça longtemps de tous ces mensonges qu’on raconte aux malades. Sur le front de Je t’aime, il posa un gant de toilette humecté d’eau fraîche.
– C’est un peu dur la nuit. Le jour, les autres mots viennent me tenir compagnie.
« Un peu fatiguée », « un peu dur », Je t’aime ne se plaignait qu’à moitié, elle ajoutait des « un peu » à toutes ses phrases.
– Ne parle plus. Repose-toi, tu nous a tant donné, reprends des forces, nous avons trop besoin de toi. Et il chantonna à son oreille le plus câlin des refrains.
                                                                             La petite biche est aux abois
                                                                             Dans le bois se cache le loup
                                                                             Ouh, ouh, ouh, ouh
                                                                             Mais le brave chevalier passa
                                                                              Il prit la biche dans ses bras
                                                                              La, la, la, la
– Viens Jeanne, maintenant. Elle dort. Nous reviendrons demain.
                                                                                                ***
– Pauvre Je t’aime. Parviendront-ils à la sauver ?
Monsieur Henri était aussi bouleversé que moi. Des larmes me montaient à la gorge. Elles n’arrivaient pas à monter jusqu’à mes yeux. Nous portons en nous des larmes trop lourdes. Celles-là, nous ne pourrons jamais les pleurer.
-… Je t’aime. Tout le monde dit et répète « je t’aime ». Tu te souviens du marché ? Il faut faire attention aux mots. Ne pas les répéter à tout bout de champ. Ni les employer à tort et à travers, les uns pour les autres, en racontant des mensonges. Autrement, les mots s’usent. Et parfois, il est trop tard pour les sauver.»

Erik Orsenna, La grammaire est une chanson douce.

L’auteur et son oeuvre
Erik Orsenna n’est ni un enseignant, ni un maître de conférence, ni un chercheur en syntaxe française… C’est un ancien conseiller culturel de l’Elysée devenu Conseiller d’Etat après avoir accompagné le ministre des affaires étrangères lors de la démocratisation de l’Afrique. En réalité, c’est tout simplement un homme qui, comme il l’écrit lui-même, n’est « qu’un amateur, passionné certes, mais un amateur » qui n’a « fait que prolonger ces héritages« . De quels héritages parle-t-il ? Le goût du voyage, de la musique et de la mer. Associé à l’amour des lettres, ce mélange alchimique est à l’origine d’un monde nouveau et ludique où se s’entremêlent en une douceur poétique grammaire, fantaisie, poésie et magie de la langue française. Exposée de façon éminemment didactique, sa Grammaire est une chanson douce représente une ouverture facile d’accès sur le monde compliquissime(1) de la grammaire française. Adverbes, prépositions, temps composés… Les fondamentaux de la syntaxe sont passés en revue et présentés tels des humains. Car les mots ont une âme et une vie agencée à l’image de l’humanité. Indépendants, ils résident dans la Ville des Mots et s’organisent en tribus. Chaque tribu se compose des mots de même NATURE, comme par exemple la tribu des Noms Communs, les plus nombreux, la tribu des Adjectifs etc… Et chaque tribu possède son propre métier au sein de la ville. Pour poursuivre l’exemple, la tribu des Noms Communs sert à « poser sur toutes les choses du monde une étiquette« , ou encore la tribu des Adjectifs Qualificatifs regroupe des mots qui s’achètent dans des magasins afin d’habiller, de décorer les Noms Communs. Pour pouvoir marcher ensemble, l’un et l’autre devront d’abord s’unir, S’ACCORDER, à l’église. Ainsi, « maison » et « enchanté » sortiront, main dans la main sous la forme de « maison enchantée ». Et ainsi de suite : les Articles « marchent devant les noms en agitant une clochette : attention, le nom qui me suit est un masculin, attention, c’est un féminin ! » ; la tribu des PRONOMS possèdent « un rôle très important : tenir, dans certains cas, la place des noms » ; la tribu des Adverbes se désintéresse des mariages car ces mots sont INVARIABLES ; la tribu des Verbes incarne « des maniaques du labeur [qui] n’arrêtent pas de travailler« , tout comme les verbes « être » et « avoir » qui court d’un verbe à l’autre pour leur proposer leur aide : « Tu as vu comme ils sont gentils ? C’est pour ça qu’on les appelle des « auxiliaires », du latin auxilium, secours« …
Ainsi Erik Orsenna nous plonge tout entier dans une histoire touchante, aux personnages touchants où les mots, touchants à leur tour, sont libres. Libres et heureux. Car peut-être n’avez-vous « connu que des mots emprisonnés, des mots tristes, même s’ils faisaient semblant de rire » ? Mais il faut que vous sachiez que, « quand ils sont libres d’occuper leur temps comme ils le veulent, au lieu de nous servir, les mots mènent une vie joyeuse. Ils passent leur journée à se déguiser, à se maquiller, à se marier« . Bref… comme nous autres humains, n’est-ce pas ? Mais surtout n’oubliez pas : « Vous pouvez les regarder tant que vous voudrez, les mots ne vous feront aucun mal. Mais ne vous avisez pas d’entrer chez eux. Ils savent se défendre. Ils peuvent piquer pire que des guêpes et mordre mieux que des serpents« …

(1) Le terme « compliquissime » est un barbarisme tiré de l’espagnol « complicadísimo ». En effet, cette langue romane possède un superlatif particulièrement efficace qui consiste à rajouter « ísimo » à la fin d’un mot, marquant l’emphase sur le mot lui-même. Il est possible d’accentuer encore davantage cette emphase en rajoutant plusieurs « sisi ».
Exemple :  pobre (pauvre) > pobrísimo (très pauvre) > pobrisisisisísimo (très très très très pauvre). Cette règle s’applique déjà sur quelques mots en français (exemple : grand > grandissime). Pourquoi ne pas l’appliquer à l’ensemble des noms ?

La grammaire est une chanson douce, synopsis
Jeanne et son frère s’embarquent sur un bateau pour rendre visite à leur père qui vit en Amérique. Le bateau fait naufrage et ils échouent sur une île. À leur réveil, un fait étrange leur arrive : il ne peuvent plus parler ! Tous les mots se sont évadés de leur tête. Heureusement, Monsieur Henri va les prendre sous son aile et leur faire visiter cette île toute particulière où les mots s’achètent dans des magasins et où les phrases se forment dans des usines de mots… Parviendront-ils à retrouver la parole ?

La grammaire est une chanson douce, version adaptée pour très jeune public
Cet ouvrage s’étudie en général au collège. Doté de références très riches, cette oeuvre permet non seulement de refaire le point sur les principales règles grammaticales mais permet également de revisiter les grandes figures littéraires et musicales françaises. Néanmoins, la lecture de ce livre n’est pas évidente pour des enfants de niveau primaire. Vous trouverez donc ci-joint une version épurée, ordonnée et donc plus simple et facile d’accès.

La grammaire est une chanson douce, adaptation de Natacha Berkovits – Niveau Primaire

Exercices de grammaire- Niveau Primaire 

Glossaire (grammaire et vocabulaire) – Niveau Primaire

À lire
Erik Orsenna, La grammaire est une chanson douce, éd. Sock, 2001.
Erik Orsenna, Les chevaliers du subjonctif, éd. Sock, 2004.
Erik Orsenna, La révolte des accents, éd. Sock, 2007.

En plus… Nous conseillons vivement de visiter la fabuleux univers d’Erik Orsenna en consultant son site internet. Vous y trouverez cartes géographiques de ces ouvrages, extraits, explications et exercices ludiques pour les petits.

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